Ce n’est pas tous les jours qu’un chorĂ©graphe se donne la peine de monter sur scène avant le lever le rideau pour Ă©noncer le programme. Eh bien il est comme cela, Eric Gauthier ! Le succès n’est pas montĂ© Ă la tĂŞte de ce Canadien, ancien soliste du Stuttgart Ballet, qui a créé en 2007 Ă Stuttgart sa propre compagnie avec six danseurs. Cette fois, il est venu en force sur la scène du Grand Théâtre de Luxembourg avec 18 danseurs pour un MEGA ISRAEL. Ă€ l’affiche: des pièces iconiques de Hofesh Shechter, Sharon Eyal et Ohad Naharin. Pas vraiment une prise de risque mais on n’allait pas bouder son plaisir.
Evidemment, une affiche pareille ne laisse pas indiffĂ©rent. Il y avait foule ce soir lĂ au Grand Théâtre qui s’est presque transformĂ© en dance floor Ă la fin du spectacle, après une sĂ©quence durant laquelle les danseurs ont entraĂ®nĂ© jusqu’Ă la scène des spectateurs choisis dans le public.  Ça swingait dans les gradins!
Le programme affichait MEGA ISRAEL, un titre au parfum de « Nation Branding » un peu surfait.  Hofesh Shechter, qui vit Ă Londres, ne cache pas ses distances avec son pays d’origine. En fin de compte, tout cela aurait pu s’appeler MEGA NAHARIN. Le programme s’est dĂ©clinĂ© entre la pièce culte de Ohad Naharin, Minus 16, et deux autres pièces clĂ©s de deux ses anciens Ă©lèves. De leur maĂ®tre Ă la Batsheva Dance Company, Hofesh Shechter et Sharon Eyal ont reçu en hĂ©ritage la technique gaga qui lie intimement le mouvement et le plaisir. Une mĂ©thode jouissive, percussive et euphorisante dont on a pu dĂ©couvrir lĂ deux dĂ©clinaisons.
Un classique intemporel
Cette soirĂ©e rĂ©pertoire aura donc permis Ă ceux qui ne la connaissait pas de dĂ©couvrir la fameuse Minus 16 de Ohad Naharin. On ne se souvient pas l’avoir dĂ©jĂ vue sur la scène du Grand Théâtre. C’est simple et magistral. Une ritournelle folklorique israĂ©lienne est chantĂ©e a capella sur fond de percussions très rythmĂ©es. 16 danseurs en costumes sont assis sur des chaises disposĂ©es en arc de cercle. Une succession de dĂ©flagrations provoquent des rĂ©actions en chaĂ®ne et Ă haut tempo des danseurs. Au final, tout le monde se retrouve en sous-vĂŞtements Ă l’exception d’un danseur. De la haute voltige Ă 50 centimètres du sol.
Cette pièce n’a pas pris une ride depuis sa crĂ©ation en 1999 et fait partie des classiques enseignĂ©s dans les Ă©coles supĂ©rieures de danse. Elle est bien maĂ®trisĂ©e par la compagnie Gauthier Dance qui l’a prĂ©sentĂ©e en deuxième partie de programme, après un premier volet dĂ©jĂ intensif. Dommage qu’elle ait Ă©tĂ© noyĂ©e au milieu d’autres extraits de pièces d’Ohad Naharin.
Cette saison, la compagnie Hofesh Shechter a Ă©tĂ© en rĂ©sidence pendant une semaine au Grand Théâtre et y a prĂ©sentĂ© trois pièces. Autant dire que la barre Ă©tait haute pour la compagnie Gauthier Dance pour sa reprise de Uprising, et qu’elle n’a pas vraiment Ă©tĂ© franchie.  On retrouve dans cette pièce, qui explore la nature sauvage et agressive de l’homme, la marque de fabrique d’Hofesh Shechter: musique rock Ă pleins tubes, Ă©nergie de l’Ă©criture chorĂ©graphique, extrĂŞme rapiditĂ© et prĂ©cision des gestes, espace sculptĂ© par les jeux de lumière. Mais disons que l’alchimie n’a pas complètement fonctionnĂ© avec les sept danseurs qui manquaient parfois de synchronisation ou de l’Ă©nergie requise.
Sous tension
En revanche, la performance des six danseuses dans Killer Big de Sharon Eyal & Gai Behar a Ă©tĂ© tout Ă fait impressionnante. VĂŞtues de justaucorps roses qui sculptent leurs corps dans un espace lĂ©gèrement tamisĂ© par un effet de brouillard, elles Ă©voluent sur une musique Ă©lectroacoustique qui explore diffĂ©rents registres, du plus langoureux au plus agressif, sur une pulsation de mĂ©tronome. Cela semble dĂ©clencher les petits gestes saccadĂ©s des danseuses, dressĂ©es sur leurs pieds nus et  sous tension du flux sonore. Tels des petits Ă©lectrons papillonnants, elles forment une masse homogène dont s’extrait parfois l’une ou l’autre individualitĂ©.
Le principe de cette dualitĂ© groupe/individu n’est pas nouveau en soi, mais l’Ă©criture qui en est faite est remarquable, avec un vocabulaire contemporain qui puise ici et lĂ , comme irrĂ©sistiblement, au classique. La pièce est aussi parfaitement exĂ©cutĂ©e par les danseuses Ă la fois graciles et très toniques. On en a eu moins dans les oreilles, mais (Minus 16 Ă©tant hors concours) c’Ă©tait le temps fort de la soirĂ©e.
Marie-Laure Rolland


